Résumé : "Puis ils pénétrèrent dans l'autre monde." Ces quelques mots de Pascal Quignard indique clairement l'espace occupé par le livre : entre l'extrême réalisme du roman moderne, où chaque chose est nommée et désignée, et le flou du conte de fées; entre une France réelle, celle de la fin des années 190, datée jusque dans les moindres détails, et une France rêvée, où les bases américaines se confondent avec le souvenir des camps romains et les balades de Villon avec l'âpre poésie du blues. La clé de ce roman qui évoque à la fois les fabliaux du moyen ge et les légendes plus anciennes encore, c'est l'amour qui métamorphose Marie-José et Patrick, un amour qui les détruit après les avoir portés. Mais c'est aussi la prophétie qui annonce un monde encore à venir, où l'homme sera l'esclave de sa propre image multipliée à l'infini. ? La présence des troupes américaines en France et l'effet qu'elle pût avoir sur les populations environnantes n'intéressent pas Pascal Quignard. Ni à titre de souvenir de jeunesse - il est né en 1948 - ni pour les trésors qu'elle pourrait offrir à un amateur de matière romanesque. Quignard ignore la matière et n'aime que les figures. Même quand il parle des sentiments de ses personnages, ou bien des îles et des sables de la Loire, la figure rattrape immédiatement l'image et vient l'enfermer dans le corset rigide de sa signification. L'occupation de Meung n'est pas un événement, c'est un état : "L'Orléanais fut occupé par les Celtes, par les Germains, par les Romains et leurs douze dieux pendant cinq siècles, par les Anglais, par les Allemands, par les Américains." Ainsi commence le roman. La singularité se dissout dans la répétition. Les Américains n'ont guère d'autre existence que mythique. Ils sont des mots majuscules, les Guerriers, les Maîtres, les Riches, les Modernes. Le passé simple, qu'affectionne Quignard, agit comme un amidon. ? (extrait d'un article de Pierre Lepape, Le Monde, 14 Octobre 1994)